#Insurtech #Afrique : 1 photo un tarif, 3 photos un contrat



le 10/01/2018

Bonjour Bertrand Vialle,

Vous connaissez bien l'assurance et l'Afrique m?ais après avoir fait un parcours dans de belles maisons, souvent à la pointe de l'innovation, c'est surprenant de vous trouver dans un projet Insurtech en Côte d'Ivoire. Votre projet semble conforter une idée selon laquelle, le digital, en Afrique, est porté par une envie d'innovations concrètes pour améliorer l'expérience utilisateurs et par une forte pénétration du mobile dans les usages. Nous avons envie d'en apprendre davantage sur votre aventure.

Alors, Bertrand Vialle, comment vous présenteriez vous ?

Je me présenterais clairement aujourd'hui comme un « multi-startuper » plus particulièrement tourné vers l'Insurtech. Je suis en effet l'un des premiers actuellement à développer cet écosystème en Afrique. J'ai à mon acquis d'une part des années de travail dans le domaine du digital que j'ai mis en œuvre lorsque j'étais à la tête d'AssurOne Group, leader du courtage digital en France, d'autre part une expérience déterminante de courtage en Afrique à la direction de Gras Savoye Camerounqui m'a apporté une vraie connaissance du pays, de son immense potentiel économique et culturel et de sa rapidité d'adaptation…Enfin je m'appuie aussi en matière de startup sur l'expérience de la création d'Add Value Assurances, startup que j'ai co-fondée à l'adresse des TPE et PME, première société de courtage en assurance digitale. Je dirais que mon projet actuel représente la synthèse de ces 20 dernières années dans le courtage et dans le modèle de distribution alternatif. Il répond plus personnellement au goût prononcé que j'ai pour les défis qui demandent d'innover et d'anticiper grâce à des techniques en devenir. Pour vous donner un exemple, je suis associé et administrateur stratégique de la startup « Forssea » qui développe des robots sous-marins, véritable révolution en marche…

Un parcours qui fait la part belle à l'envie de participer à des projets innovants. Est-ce la raison pour laquelle on vous retrouve comme fondateur de Baloon.ci ?

L'innovation est le moteur principal de Baloon.ci dans la mesure où cette startup s'adresse à un territoire « vierge ». Le défi est là avec un marché énorme et ses difficultés inhérentes. Ce n'est donc pas un hasard si j'ai décidé de fonder Baloon.ci. La spécificité du projet est qu'il doit s'adapter au cloisonnement des pays africains. Notre proposition doit en tenir compte : un pays, une startup. Pour l'instant nous avons ouvert la Côte d'Ivoire, le Sénégal et le Cameroun.

Baloon.ci, c'est un projet partagé par des associés très expérimentés. Pouvez-vous nous les présenter ?

Je me suis en effet entouré pour le lancement de cette startup, d'associés véritablement expérimentés avec qui j'ai déjà créé des liens solides lors de précédentes collaborations.

Benoît Seaux, mon bras droit, a fait ses armes tant dans la création d'entreprise que dans le courtage en assurance. Il a travaillé d'abord dans le conseil informatique pour devenir manager chez AGF, Total puis au siège du Medef. Il a créé au Liban une offre de conseils en gestion projets et a pris la fonction de retour en France de co-directeur, de JPL Consulting société en AMOA assurances. J'ai eu la chance de travailler avec Benoit lors de ma précédente société où je lui ai confié le portefeuille de projets et la conduite de la transformation du groupe.

Emmanuel Hébert, Directeur des Systèmes d'Information, présente une expérience dans le secteur de l'assurance de 17 années au cours desquelles il a été successivement chef de projet sur des sites de Mutuelles et Compagnies d'assurances pour la Web Agency Himalaya, puis DSI chez d'Assurland.com, le premier comparateur d'assurance en France. Emmanuel, entre autres comme ingénieur de base de données, a accepté de me rejoindre dans ma précédente aventure pour restructurer l'ensemble des bases de données du Groupe et valoriser la data par la mise en place d'un BI puis j'ai eu le plaisir de lui ensuite confier la direction informatique du groupe.

Rodolphe Laï, que je présente comme l'architecte de la solution informatique de Baloon.ci a pendant 13 ans été responsable d'applications métiers de grands groupes internationaux tels qu'Élis et Atradius. Il a par la suite et pendant 5 ans été directeur de projet et urbaniste dans les domaines des services et de l'assurance.

Bref, tous les quatre nous nous appuyons sur une large expérience dans le domaine de l'assurance et du digital en particulier.

Quelle est la genèse du projet Baloon.ci. Et quel a été le déclencheur pour passer du PowerPoint à la mise en œuvre ?

La genèse du projet Baloon.ci, c'est d'abord un constat : l'Afrique présente une population sous-assurée. À titre d'exemple, le volume de prime d'assurance sur PIB ne représente que 0,2 % contre 6 à7 % pour les pays matures en termes d'assurance comme entre autres l'Afrique du Sud. Le marché est colossal. Une des principales raisons est la défiance entre les assureurs et assurés, avec d'un côté, la crainte des fraudes à l'assurance et de l'autre pour les assurés un doute permanent sur le niveau et les lenteurs d'indemnisations voire l'absence de règlement des sinistres. L'origine réside probablement dans la qualité de leurs réseaux de distribution qui ne facilite pas la transparence, l'intégrité et la fiabilité des relations. D'autres part, les nouvelles règles fixées par la CIMA?—?Conférence Interafricaine des Marchés d'Assurance qui regroupe 14 pays d'Afrique de l'Ouest et Centrale?—?qui consistent à avoir minimum 5 MdFCFA (7,5 M€) de fonds propres, conduisent irrémédiablement à une évolution des assureurs et à énormément de mouvements de rachats, regroupements des assureurs sur l'ensemble de la zone…

Le constat également fait sur le développement du mobile en Afrique avec près d'un milliard de mobile sur une population de 1,2 milliard mais aussi sur le développement de l'@money 150 millions de compte (à comparer aux seulement 40 millions de compte bancaire) montre l'ouverture de ce continent au digital dans toutes les strates de la population.

Ma conviction est donc que la digitalisation du marché de l'assurance sera la meilleure réponse pour créer un nouveau paradigme de l'assurance, sachant que l'ambition de Baloon est de restaurer la confiance entre l'assuré et les compagnies d'assurance seul facteur permettant le développement de l'assurance des particuliers en Afrique.

Quel accueil recevez-vous des assureurs sur un projet tellement innovant ?

L'accueil de cette innovation, à mon grand étonnement je dois le dire, a été exceptionnel. J'ai découvert des gens formidablement ouverts à des propositions et décidés à s'engager à transformer le fonctionnement de l'assurance en Afrique. Qu'ils appartiennent à de grands groupes ou des groupes régionaux, les porteurs de risques sont séduits et prêts à emboîter le pas. Ils sont conscients que le manque d'assurance est un facteur actuellement très discriminant pour la population voire source d'exclusion. Notre projet permet de démocratiser et de rendre accessible à chacun le droit à l'assurance.

Les porteurs de risques sont-ils locaux ou internationaux ?

Les compagnies d'assurance avec qui nous nous proposons de travailler sur place peuvent être classées en quatre catégories, à savoir des compagnies internationales comme AXA, Allianz, des compagnies panafricaines comme Saham et Wafa, des compagnies régionales, telles que Sunu ou Activa, et enfin des compagnies locales comme Stane en Côte d'Ivoire ou Askia au Sénégal. Le choix des assureurs reste une question primordiale car il en va de la crédibilité de l'ensemble de notre modèle et il faut qu'il y ait un vrai climat de confiance entre nous et l'assureur pour un service parfait au client, de la souscription au règlement des sinistres.

Pourquoi la Côte d'Ivoire ? Y avez-vous décelé un début de maturité du marché pour une offre dématérialisée en assurance ?

La Côte d'Ivoire est le plus gros pays en termes de volume de primes de la zone Cima ; il a donc un rôle particulier sur l'ensemble des pays africains francophones d'Afrique Centrale et de l'Ouest. Valider notre concept en Côte d'Ivoire, c'est en garantir la fiabilité, et se donner la capacité de l'étendre rapidement à toute l'Afrique francophone.

La Côte d'Ivoire offre aussi un exemple parlant du développement de la digitalisation ; on a constaté en Septembre 2018 que 98 % des frais d'entrée à l'université avaient été payés par e-money. Le digital est donc le moyen de toucher largement la population. Ce pays offre une concordance parfaite pour développer un marché par le biais du digital au regard de la forte pénétration du mobile dans la population et de l'usage très répandu déjà du paiement en ligne.

Vous apportez une expérience utilisateur très moderne avec la photo de la carte grise, du permis, le paiement et la signature sécurisés en ligne et la prise d'assurance en quelques minutes. Pouvez-vous me dire comment sont perçues ses nouvelles modalités par les clients ?

Le principe de souscription révolutionnaire que nous proposons, « 1 photo un tarif, 3 photos un contrat », est vraiment très bien accueilli parce qu'il offre précisément un côté ludique, interactif et non discriminant. Il faut savoir que le taux d'alphabétisation en Côte d'Ivoire par exemple est de 56 % et comme le rappelait le Vice-Président Ivoirien, Daniel Kablan Duncan, en octobre 2017 lors de la journée internationale de l'alphabétisation, il y a encore 10 millions d'adultes analphabètes en Côte d'Ivoire. Or l'usage du portable est entré dans les mœurs et avec lui celui des réseaux sociaux. C'est une véritable opportunité qu'il faut saisir.

Notre approche offre un accès facilité à l'assurance par de nouvelles possibilités de souscription. Nous allons continuer à proposer des solutions toujours plus simple et innovante et pour n'en citer qu'une, par le biais de Facebook, nous allons proposer une application « chatbot » permettant à chacun de souscrire facilement une assurance. Cette forme interactive inédite qui s'adapte parfaitement à la demande, nous l'envisageons très prochainement. De mon point de vue, l'Afrique présente une souplesse et une capacité d'adaptation que n'ont pas les pays européens ancrés dans leurs habitudes et leur goût pour les démarches administratives. Qui n'a pas entendu cette réflexion : « mais on a toujours fait comme ça… ». En Afrique, comme il y a tout à créer, les modes d'actions sont simplifiés, nous allons à l'essentiel.

Avez-vous prévu de proposer un jour des contrats en micro-assurance voire en « smart contract » par la blockchain dans votre gamme ?

Nous n'envisageons pas dans l'immédiat de lancer la micro-assurance ; nous pensons plutôt nous tourner vers la « micro-prime », qui présente l'avantage de diviser au maximum le montant de la prime d'assurance pour obtenir des montants très faible et ainsi s'adapter à la faible trésorerie des africains. Quant à la technologie de la blockchain, nous allons lancer les premières expériences dans les prochains mois permettant de fiabiliser les renouvellements et les paiements. Cette technologie nous permettra de donner un niveau de fiabilité encore supérieure à l'ensemble de nos transactions dans l'intérêt bien compris des assurés et des assureurs. Le contrôle ne sera plus simplement concentré chez l'assureur mais totalement partagé et contrôlable à tout moment. C'est une véritable révolution qui s'annonce.

La plateformisation permet d'atteindre des clients éloignés. Allons-nous vous voir vous étendre en Afrique, au-delà des frontières de la Côte d'Ivoire ?

Clairement notre souhait est d'étendre Baloon à un maximum de pays africains. Actuellement il y a une grosse barrière à l'entrée en Afrique. C'est pour cela que je parle « des marchés d'assurances » et non « du marché d'assurance » car il y a bien un marché par pays. Contrairement à l'Europe, il n'est pas possible de travailler en LPS?—?Libre Prestation de Service?—?en Afrique ; il faut créer une société par pays et avoir un agrément délivré par le Ministre de l'économie et des finances de chaque pays. C'est la condition pour exercer la profession de courtier tout digital soit-il.

Actuellement, nous avons notre agrément en Côte d'Ivoire où nous sommes donc opérationnels depuis début novembre, et nous attendons notre agrément au Sénégal et au Cameroun. Nous envisageons un déploiement panafricain, comprenant entre autres des pays anglophones. L'objectif est d'ouvrir 15 pays d'ici à 2020.

C'est donc 15 startups qui seront ouvertes avec à chaque fois une formidable histoire à écrire dans chaque pays.

Nous arrivons déjà à la fin de cette passionnante interview. Auriez-vous un point que vous souhaiteriez ajouter pour nous éclairer sur votre projet ou les étapes à venir ?

Ce qui me passionne dans cette aventure, c'est que le projet est à la mesure du potentiel qu'offrent les pays africains. Colossal ! Il y a une forme de démesure, mais il faut se défaire des modes d'investigation qui sont les nôtres, ceux de vieux pays pétris d'habitudes. La population africaine est résolument jeune, 60 % de moins de 25 ans, elle est résolument tournée vers l'avenir et fait de ce continent un territoire d'innovation inespéré !

En Afrique, nous parlons de « Leapfrog », de saut technologique, c'est ce concept qu'il me plait de développer dans l'assurance sur ce continent qui n'attend qu'une chose, être transformé pour mieux se développer. Le digital est la garantie d'un avenir meilleur en Afrique.

Baloon va permettre aux habitants de s'affranchir des barrières sociales, éducatives et géographiques et sera un formidable vecteur de développement ainsi qu'un accélérateur majeur d'investissement. La démocratisation de l'assurance ouvrira de nouveaux horizons à l'Afrique.

Moi qui pratique la voile sur des bateaux volants je décrirais volontiers le digital pour l'assurance, et Baloon en particulier, comme « un foil » qui permet de s'affranchir de toute forme de résistance avec pour devise, qui est aussi la mienne « aller vite, loin, avec légèreté ! ».

Bertrand Vialle, je vous remercie d'avoir accepté de faire découvrir aux lecteurs du blog AssurDeal.Media, les contours d'une aventure d'entrepreneurs audacieux, relevant un challenge particulièrement intéressant à suivre. Merci de nous tenir informés de la suite de votre expérience.

Interview réalisée par Guillaume Rovère pour AssurDeal



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